2026 : Prix spécial du jury CPGE - Monde de fantômes - Nikka MOULAT COURREGES - PCSI5 Saint-Louis

 Laissez-moi vous raconter une histoire. Il était une fois une fille  qui ne ressentait rien. 
Ce n’était pas faute de le vouloir. Son être était simplement  imperméable à toute émotion, comme si un parapluie la  protégeait en permanence de l’orage de la colère, lui épargnait  les pluies de tristesse et l’ombrageait des joyeux rayons du soleil. Elle ne s’égayait pour rien, ne s’irritait jamais. Même  boutonner lundi avec mardi ne parvenait pas à lui tirer un  soupir de lassitude. 
Les autres ne la voyaient pas ; mais elle, elle les voyait. Elle les  voyait rire. Elle les voyait grimacer, hurler, elle les voyait  pleurer. Elle voyait de grosses larmes rouler sur leurs joues.  Plus que tout le reste, cette soudaine crue de l’océan qu’abritait  l’œil constituait pour elle un mystère total. Elle voulait  comprendre. 
Alors, un beau jour, la fille invisible avala la larme d’un  inconnu. 
Ce fut un coup de tonnerre. Ses entrailles se tordirent, une  remontée acide la fit trembler. Son affliction dura des heures.  Jamais elle n’avait ressenti cela. Quand elle revint à son état  normal, le vide de son âme lui parut encore plus insupportable  qu’auparavant. Elle avait mordu dans la pomme, le fruit  défendu, et ne pouvait plus en oublier le goût. Le souvenir du  sel sur sa langue électrisait son existence. 
La jeune fille devint chasseuse de larmes. 
La première étape consistait à faire sortir la proie de son  bosquet. Elle excellait à cela. Pour l’hallali, il lui fallait plonger  la main dans une gorge. Là, les doigts rencontraient un fil doré.  Ils n’avaient plus qu’à tirer. Le corps s’effondrait, tandis que  tout autour, les larmes des proches ne mettaient pas longtemps  à accourir, comme des enfants en manque de sucre devant un  bonbon à la rose. 
Les hommes commencèrent à lui trouver des surnoms. La  Mort, la Faucheuse. Pour ma part, je l’appelais simplement  Malheur.
Un jour, comme tant d’autres jours, sa silhouette se glissa entre  les rideaux d’une chambre. Elle atterrit sur la pointe des pieds. 
Un homme gisait dans un lit gris, fiévreux et tremblant. À ses  côtés, une très jeune femme ôtait et remettait un linge humide  sur le front brûlant de l’alité. Un garçon noir comme la nuit  était roulé en boule dans un coin, les coudes sur les genoux, la  tête sur les coudes. Les acteurs étaient en place. Ne manquait  que le lever de rideau. La fille dévida d’un geste expert le fil  doré. 
La femme ne la déçut pas. Elle ne se contenta pas de fondre en  larmes, mais hurla son désespoir à s’en arracher les cordes  vocales, secoua la masse inanimée de l’homme, jeta le linge  humide sur l’enfant. La fille appuya une fiole en verre contre la  joue de la femme. Une perle transparente s’y glissa, trouvaille  qu’elle rangea précieusement. Des larmes d’une telle qualité se  réservaient pour plus tard. Puis, elle se retourna. Le garçon  n’avait pas bougé. 
Il la fixait. 
La fille y repensa toute la soirée. Se pouvait-il que ces yeux  noirs eussent juste regardé ce qui se trouvait derrière elle ? Une  lumière par la fenêtre, une luciole ? Les larmes de la femme  étaient si délicieusement ravagées de chagrin que la fille voulut  y retourner. L’on ne trayait pas sa meilleure vache qu’une fois. 
Les étoiles étaient déjà pendues à la voûte nocturne quand elle  la trouva. La femme s’enduisait les lèvres de rouge. Le garçon  lisait, dans un coin de la pièce. Prête à plonger sa main dans sa  gorge, la fille s’approcha. 
– Tu viens pour me tuer ? 
Elle se figea. 
– Pourquoi fais-tu mourir des gens ? continua-t-il. – Je suis une chasseuse de pleurs. 
– Alors tu perds ton temps ici. Ma mère ne versera pas une  larme pour moi. 
– Pourquoi ? Elle l’a bien fait pour ton père. 
– Ce n’était pas mon père, juste un client qui avait promis de la  racheter. Pourquoi chasses-tu des pleurs ? 
– Je veux juste ressentir quelque chose.

– Et tu choisis de ressentir de la tristesse ? 
– C’est la seule émotion que je suis capable de capturer. Je ne  peux pas avaler un rire. 
Les prunelles du garçon étaient un puits sans fond. – Je te ferai ressentir quelque chose. 
– Rien ne t’empêche d’essayer. 
Depuis ce jour, le garçon ne quitta plus la fille. 
Il commença par l’emmener dans une maison toute chaude. Les  briques de l’âtre rougeoyaient avec allégresse tandis qu’un  couple discutait au coin du feu. La fille ne ressentit rien en  voyant ces inconnus échanger des paroles dont le sens ne lui  était pas destiné. Il la regarda, étonné. 
– Tu n’as jamais souhaité avoir un foyer ? 
– Il faut croire que non. 
Leur quotidien s’épanouit ainsi, avec la lenteur d’une fleur  timide. Sous le soleil, le garçon lui faisait visiter les émotions  des autres. Ils vagabondaient. Sous la lune, la fille lui ouvrait la  porte sur son intérieur creux. Ils dormaient. 
Trouver leur gîte pour la nuit incombait à la fille. Non pas que  cela fût ardu. Greniers à paille, prairies verdoyantes, champs de  maïs, le sommeil les trouvait où qu’ils fussent. Un soir, alors  que le soleil couchant léchait de flammes la rive de la rivière où  ils avaient élu domicile, le garçon demanda : 
– Est-ce qu’il y a des choses que tu aimes ? 
– Comment cela ? 
– On aime quelque chose car cela nous procure de la joie.  Puisque tu ne ressens rien, y a-t-il des choses que tu aimes ? 
La fille réfléchit. Longtemps. Si longtemps que le soleil se  coucha complètement. Je crus qu’elle ignorait la question. Le  garçon s’assoupit. Allongés comme ils l’étaient, je ne pouvais  voir leurs traits. Alors qu’il était à deux doigts de sombrer dans  le sommeil, la fille murmura : 
– Les mûres. J’aime les mûres.

D’un geste, le garçon l’aspergea d’eau de la rivière. La robe  dégoulinante, la fille se redressa avec brusquerie. Son  expression fit éclater le garçon de rire. 
– C’est pour m’avoir réveillé. 
Le garçon l’emmena dans un endroit au sol ravagé. Un lieu de  guerre. Un vacarme de cris et de tirs en composait la macabre  symphonie. 
Devant l’impassibilité de la fille, le garçon soupira. Encore une  visite infructueuse. Cependant, pour qu’ils ne fussent pas venus  pour rien, la fille s’approcha d’un cratère. Un uniforme sans vie  y gisait, entouré de deux soldats figés d’effroi. La fille saisit un  projectile qui traînait par-là, et le fourra dans le ventre d’un des  hommes. 
– Non ! 
Le garçon avait crié. Le soldat explosa. 
Le survivant, saupoudré des restes de son ami comme un  beignet couvert de sucre glace, fondit en larmes. L’eau salée  gouttait de ses mâchoires et s’engluait dans la terre meuble,  mais la fille ne put la recueillir : le garçon lui avait attrapé la  main. 
– Ne fais plus jamais cela. 
Il hurlait presque. Ses yeux noirs étaient inhabituellement  secoués. 
– Pourquoi ? 
– Tu as suffisamment de larmes en réserve comme cela. S’il  t’en manque, je peux même t’en fournir. Mais ne torture pas  des gens qui souffrent déjà tant. 
La fille se dégagea calmement. 
– Si tu veux. 
La facilité avec laquelle il lui avait arraché cette promesse  aurait mis la puce à l’oreille de n’importe qui. Même moi qui  ne suis personne, je m’en inquiétai immédiatement. Lui ne  releva pas.

Cela commença dans un chalet abandonné. Le garçon n’en  aimait pas la configuration. Trop similaire à son ancienne  maison, disait-il, et j’étais plutôt de son avis. La fille ne voulut  rien savoir. Elle ne discuta pas, entra, et tua le propriétaire.  Quelque chose se brisa sur le visage du garçon. 
– Tu avais promis de ne plus tuer ! 
La fille le scruta de ses yeux pâles. Longtemps. 
– Pourquoi es-tu venu avec moi ? 
– Tu m’offrais la mort sans aucune pensée malfaisante. Une  mort désintéressée. C’était la plus belle chose qu’on m’avait  offerte jusqu’alors. Mais ces derniers temps, j’ai la sensation  que tu as pris goût au meurtre. 
– Je ne vois pas la différence. 
– Un loup tue pour vivre. C’est normal. Toi, tu égorges une  famille de lièvres pour laisser leur corps aux corbeaux. 
Sans prêter attention aux remous dans son estomac, la fille  l’ignora et se coucha sur le parquet de chêne. Elle s’endormit  aussitôt. 
Un hibou la réveilla à minuit. Elle était seule. 
Je sus qu’il était parti, et elle le sut aussi. Abandonnée, elle  resta ainsi, debout sur le plancher de la cabane, à laisser la  stridulation des cigales emplir le silence. Ses longs cheveux  noirs mangeaient son visage, si bien que je ne pouvais lire son  expression. Une chouette hulula. Cela sembla la sortir de sa  torpeur. Sans trop comprendre pourquoi, elle se mit en branle,  glissant plus qu’elle ne marchait. Elle sortit dans la nuit. 
Un gémissement attira son attention. Il provenait de la falaise.  Avant de pouvoir réfléchir à ce qu’elle faisait, la fille se  précipita au bord du précipice. 
Le garçon était là, agrippé à une motte d’herbe glissante,  haletant. 
La fille lui saisit les mains et tira. Elle ne respira que quand ils  s’écroulèrent tous les deux sur la terre ferme. 
– Pourquoi m’as-tu laissée ? (Sa bouche ne lui obéissait plus.)  Pourquoi être parti sans moi ?

Les yeux rivés sur la lune pleine, le garçon trouva l’énergie de  sourire. 
– Je n’ai jamais eu l’intention de te laisser. 
Son sourire était un croissant de lune. Il plongea le poing dans  sa poche, et le tendit à la fille. 
Dans sa paume reposaient quatre minuscules mûres. Elle fut soulagée. Elle fut heureuse. 
Alors, la fille comprit. Elle ne pouvait pas s’arrêter là. Il fallait  qu’elle ressentît autre chose, tout de suite, immédiatement, ou  elle se perdrait dans cet abîme de bonheur à jamais et n’en  émergerait pas. 
Elle eut peur. 
La fille leva la main. Le garçon la regarda, les yeux grands  ouverts. Ses doigts à elle plongèrent dans sa gorge à lui, et ses  yeux à lui s’ouvrirent encore plus. Elle retira son bras, la main  pleine d’un fil doré gigotant. Il s’effondra. Un filet de sang  coula de sa bouche. Il alla foncer le jus pourpre des mûres  écrasées. 
La fille sortit une fiole de verre. Elle l’appliqua contre sa propre  pommette. Lentement, au bout de ce qui sembla une éternité,  comme un papillon translucide, une larme s’y logea. Alors, ses  mains portèrent la fiole à sa bouche. Très doucement. La perle  goutta. 
Il était là, au bout de sa langue. 
Le sel de la vie.

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