C’était à Bruxelles sous une pluie torrentielle. La belle Arielle partageait avec toi un parapluie, le sien. Dans ta tête était coincé un air de Brassens, et tu te mis à fredonner la chanson, mais suffisamment doucement pour qu’elle reste couverte par le bruit de l’averse : « un p’tit coin d’parapluie, comme un coin d’paradis… », murmurais-tu en rythme sans que ta voisine ne t’entende. Hélas ! Déjà le parapluie se refermait sous le porche de l’immeuble de Marcel, ton meilleur ami, également meilleur ami d’Arielle. Pour fêter son retour du Maroc, il vous avait invité à diner.
Son voyage l’avait transformé. Oh, c’était toujours un grand brun musclé. Seulement, quand vous arrivâtes et qu’il vous salua, sa figure brillait bizarrement ; clairement trop pour être uniquement le soleil marocain. Il semblait sur le point de vous confier un secret :
« Les amis, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer », commença-t-il. Les grands yeux bleus d’Arielle qui sont formidables, mais très farouches, te fixaient avec inquiétude. Quelle bêtise votre ami avait-il encore commise ? Il y eut une pause gênante. Marcel ouvrait la bouche puis la refermait. Ouvrait la bouche puis la refermait. Enfin il cria :
« J’AI RENCONTRÉ LE SEL DE MA VIE ! »
Alors Arielle et toi éclatâtes de rire. Marcel avait toujours dit qu’il ne se marierait jamais, que l’amour ne l’intéressait pas !
Il fallut pourtant croire l’incroyable, car l’inconcevable était conçu. On vous présenta Majdouline, jeune demoi-sel marocaine. Toute lisse, hormis quelques bosses qui rendaient sa forme plaisante à contempler, ce bloc de sel gemme formait quasiment un parallélépipède rectangle de deux centimètres de hauteur, trois de largeur et quatre de longueur. Certes, bien des hommes l’auraient trouvée trop petite. L’avantage, c’est qu’elle avait fait le voyage gratuitement à bord de la valise de Marcel, dans un sac en plastique.
Tous les détails de leur rencontre ne sont pas connus. On raconte que là-bas, dans la mine de Mohammedia, on creuse des trous dans lesquels on y fourre de la dynamite. Ça explose, ça s’écroule, puis on ramasse les cristaux. « Et 95 % de pureté », clamait fièrement Marcel en léchant amoureusement son morceau, si bien qu’Arielle décrivit plus tard cet instant comme étant « très gênant ».
Oui, vraiment, Marcel était salement timbré. Cela dit, soyons honnêtes : on a tous parmi nos connaissances des garçons qui sont tombés pour des plus bêtes ou en tout cas, des moins bonnes. D’ailleurs, tu trouvais que c’était un joli brin. Plus précisément, un joli bloc. Transparente, irisée de blanc, elle scintillait à la lumière comme la neige au soleil. D’après plusieurs sources, elle avait très bon goût. (Tant mieux pour Marcel dont l’appartement était très mal arrangé.) En outre, le diner que Marcel vous servit fut succulent, quoiqu’il semblât manquer un petit quelque chose dans l’assaisonnement, mais tu ne savais pas exactement quoi…
Les deux partis étant majeurs, célibataires, et visiblement épris l’un de l’autre, il paraissait n’y avoir aucun obstacle à leur mariage. Sauf peut-être la mère de Marcel qui se méfiait des origines de Majdouline : « tu me connais, te confiait-elle, je ne suis pas xénophobe. Cependant, Grand-maman disait toujours qu’il n’y a pas de sel plus fin que le sel de Guérande. Alors si tu pouvais en toucher un mot à mon fils. Car on raconte que Majdouline est de très basse extraction... ». Mais l’appel de son fils, tu le reçus le lendemain, ainsi que le carton d’invitation. Arielle et toi seriez témoins.
Le jour de la noce, tu enfilas ton plus beau costume et nouas grâce à YouTube une cravate achetée la veille. Tu te souviens qu’avant de partir, tu te regardas longuement dans la glace en esquissant de petits sourires. Puis tu te renfrognas : « Quel imbécile… » t’écrias-tu à voix haute. En fait, tu te demandais si tu allais plaire à Arielle aux yeux bleus !
Tu te rendis à la mairie d’Ixelles, pile à l’heure à cause de l’histoire de la cravate et du miroir. De toute façon, le maire, qui mariait un morceau de sel pour la première fois, arriva en retard. Majdouline n’étant jamais allée à l’école et ne sachant pas tenir un stylo, il avait dû consulter un adjoint au sujet de la signature. Heureusement, progressiste, il décréta qu’Arielle signerait par procuration. Dans sa robe couleur mer du Nord et avec ses yeux bleus plus pétillants que fiers ce jour-là, ton amie ressemblait à une fée tout droit sortie des eaux pour bénir l’hyménée. Elle se pencha, le front reluisant d’émotion, sur les papiers officiels pour écrire Majdouline suivit d’un petit cœur. Ensuite, elle souligna et tout cela était fort charmant. L’idiot que tu étais rêvait, avouons-le, qu’elle inscrirait un jour Arielle à côté de ton nom au même endroit sur un document semblable… Au reste, ce fut une magnifique cérémonie ; tout le monde avait les yeux mouillés lorsque le maire déclara Marcel et son sel unis pour la vie. Ils s’embrassèrent. On craignait que les cousins de Majdouline fondissent en larmes !
Nous pensons bien que la fête qui suivit fut démentielle. Malheureusement, notre mémoire nous fait défaut à cause de l’alcool, également démentiel. Si une chose est sûre, c’est que tout le monde but, puis tout le monde dansa, même toi qui danses comme un pied. Rappelle-toi ! La gentille Arielle t’apprenait patiemment les pas, sa chaude main était dans la tienne. Et la musique dura jusqu’à la traditionnelle soupe à l’oignon, servie pour digérer choux et autres desserts au moment où les convives ne peuvent plus rien avaler d’autre.
Vous étiez une quarantaine autour de la table, ivres, le regard absent. Seul le bleu d’Arielle rayonnait encore de la dernière valse. Ah, et Marcel caressait la mariée dans sa main, les yeux brillants comme seulement peuvent briller ceux des amoureux, des fous, et des amoureux fous. Toi, tu entendais des voix semblant venir de nulle part, comme des échos : elle est un peu fade... Merci d’être venus si nombreux... C’est pas très assaisonné !... La fierté que ma femme et moi ressentons… Donne-moi encore de la pièce montée... Bienvenue dans la famille, Majdouline !... Le sucre ne sert à rien quand c’est le sel qui manque… Portons un toast au bonheur et à la longue vie de cet heureux couple !... Proverbe yiddish…
Tout à coup, Marcel partagea sa délicieuse compagne à l’assemblée en jetant la pauvre Majdouline dans la marmite. « Voilà que le sel de sa vie devient le sel de sa soupe », souffla un trouble-fête (la mère du marié). Entre-temps, les « hurrah » et les « olé » acclamaient le beau geste et toute la tablée vida au sol le contenu de son assiette. On se resservit avec empressement. Les cris et les rires fusaient de partout : « C’est la bonne sousoupe qui fait grandir », disaient les mamans aux neveux pas encore couchés en leur tapotant sur la tête. Et tous aspiraient le breuvage en faisant ‘shlourp’ comme des bêtes. Et tous les regards saouls devenaient sauvages de délectation. Tu souhaitais en reprendre. Trop tard. Il ne restait au fond du récipient que l’alliance de cette exquise demoi-sel.
Marcel la prit et la suça.
D'une manière ou d’une autre, tu gagnas un lit d’hôtel, puis te réveillas à midi. En bas, certains ne se souvenaient de rien et félicitaient ou adressaient des vœux à un Marcel embarrassé. D’autres s’étaient enfuis sans rien dire. Toi, tu cherchais Arielle. Introuvable.
La justice n’en sut rien, évidemment. Personne ne s’estimait suffisamment innocent, car tout
le monde avait repris de l’excellent potage. Toutefois, les parents du marié s’arrangèrent je ne sais comment avec le maire (heureusement progressiste).
***
C’était un soir à Bruxelles. Contrairement aux derniers jours, la pluie n’était pas torrentielle. Juste l’ondée fine qui vous rafraîchit un Belge les soirs d’été, où la capuche seule suffit. Pourtant, en te promenant près du lac de la Cambre, tu aperçus un couple partageant un parapluie. Des touristes italiens traumatisés par ce petit crachin ? Non, Marcel et Arielle, bras dessus, bras dessous, et la bague de Majdouline au doigt d’Arielle.
Bien sûr, tu es jaloux et tu ne veux plus y penser. Anyway, ce ne sont plus tes amis. Il fallait toutefois coucher sur le papier cette obscure histoire afin d'honorer la mémoire de celle qui sut si bien relever la soupe à l'oignon ! Ainsi, ne tombera pas totalement dans l'oubli la vie de ce sel…
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