Les rues de Paris étaient encore pâles en ce matin de juillet. Les quais du métro étaient trop vastes pour nous, la ville n’avait pas encore repris sa respiration. Nos valises s’entrechoquaient et on parlait vite, comme si le silence risquait de nous rappeler qu’on quittait quelque chose. Je chéris encore le vague souvenir du courant frais qui faisait picoter mes doigts. Le train est arrivé comme irréel, mais c’est à ce moment-là qu’on a compris que ça le devenait. Installation en désordre, jambes entremêlées, ta tête sur mon épaule, avec cette excitation maladroite qu’on n’osait pas encore nommer. Les paysages ont commencé à glisser et Paris nous quittait. Il y avait cette petite fille blonde, qui traînait son chien en peluche partout dans le wagon, qui nous le tendait parfois. Sans jamais prononcer un mot elle nous souriait, nous écoutait et quelques heures plus tard nous étions sur le quai, accueillis par les rayons agressifs du soleil de montagne.
Nous avons monopolisé le grand banc de la gare, attendant patiemment notre navette. Près du mur, un corps s’était même glissé au sol, il était encore trop tôt. Le sac servait d’oreiller improvisé. Les bras ramenés contre soi. De temps en temps, on jetait un coup d’oeil dans sa direction, juste pour esquisser un sourire sur nos mines fatiguées. Deux autres parlaient les mains agitées, les phrases se coupant parfois. Les filles dont les écouteurs laissaient entendre ABBA remarquaient les mots qui revenaient souvent : « capitalisme », « immigrés », « élections »… trop souvent. Pourtant, leurs voix occupaient le même espace sans jamais le fissurer. Elles continuaient leur playback raté, hochant la tête en rythme parce que ça les faisait rire bêtement, comme si elles se trouvaient déjà dans un souvenir.
L’air était plus frais arrivés au chalet. Un petit appartement pour un petit village, avec un canapé en velours marron, une table qui ne pouvait accueillir que nous six et une douche qui fuit. On aurait pu y passer l’été tout entier. On a posé les affaires n’importe où, près des fenêtres qui donnaient sur un paysage trop grand pour nous.
Ça sonnait différemment, alors on a fait comme d’habitude. On a parlé de tout, puis de rien, en continuant à marcher, comme si on fuyait encore notre vie à Paris. À force de monter les collines, je me suis demandée quand le silence avait cessé de me mettre mal à l’aise. Le silence, pourtant, n’était jamais tout à fait vide. J’entends le bruit des écorces de bois craquer sous mes pieds, mais toujours plus léger que les rires trop forts.
On est restés longtemps à la bordure de ce lac immense, entourés des sommets qui nous paraissaient être le bout du monde. Le soleil nous plongeait dans cette sensation douce, un peu vertigineuse. Le sommeil est venu sans défense et je suis allongée, ma tête sur ton ventre et j’aperçois du coin de l’oeil six paires de chaussures délacées et terreuses près de l’eau. Puis, une fois réveillés par le son des ricochets, nous savions que l’avenir existait, qu’il était trop proche et qu’il nous pressait. Nous ne le laissions pas avoir ce poids pour l’instant et pourtant, tout semblait provisoire. C’est peut-être pour ça, que ça comptait autant.
Tout cela comptait. Nos soirées se ressemblaient assez pour qu’on perde le compte. Les cartes passaient entre nos mains, glissaient sur la nappe. On comptait mal les points, volontairement. Des silences espiègles se brisaient à la seconde où deux regards hésitants se croisaient. Et puis simplement quand on en avait l’envie, les cartes se rassemblaient pour former un tas mal aligné. Les quatre ampoules singulières qui illuminent la pièce s’éteignaient et l’écran s’allumait sans cérémonie. Un polar, parfois une comédie musicale car il faut bien les éduquer ces garçons. Certains commentaient à voix basse. D’autres avaient déjà la tête appuyée contre un accoudoir. Les images défilaient, sans qu’on sache forcément que cet instant laisserait ses marques. C’était dans cette façon qu’on avait de rester là, sans même envisager de bouger. Le sommeil semblait toujours remis à plus tard, comme une option secondaire. Les phrases s’étiraient, se répétaient, revenaient autrement, car on pensait avoir tout le temps du monde. Il y avait ces moments où les voix se faisaient plus basses, où les mots s’envolaient sans hésitation, comme si l’année entière avait été trop étroite pour laisser tout ça s’échapper. Elle parlait sans reprendre son souffle, il traçait des cercles invisibles sur la table. Les phrases se superposaient. Les souvenirs revenaient. On se moque, on critique et ça ne pèse jamais longtemps, on se confie des choses qu’on n’aurait jamais racontées ailleurs, une immaturité qu’on ne connaît qu’à 17 ans. Quelqu’un bâillait sans se lever. Personne n’osait regarder l’heure. Mais il y avait des regards qui revenaient. Les respirations s’accordaient ou se heurtaient. Rien qui demande à être compris, juste à être vécu. La bouteille de bière est restée posée au centre de la table, les téléphones aussi, où trop de chiffres apparaissaient. On verra demain. Mais à un moment, le ciel a changé de couleur sans qu’on s’en rende compte. La lumière est devenue plus douce.
La fin est arrivée sans prévenir, on rangeait en riant, pensant pouvoir ralentir un au revoir un peu trop pesant. On a couru une dernière fois, les sacs lourds, les bras tremblants. Quand on s’est assis dans le train du retour, la chaleur nous a enveloppés d’un coup, comme si l’été hésitait à nous rendre. Le trajet a été silencieux, suspendu. Tout allait redevenir noir et blanc maintenant, sauf peut-être la fleur rose que tu as glissée dans mes cheveux, au pied de la montagne.
Mais, sur le quai, la revoilà. Elle agrippe la main de sa mère d’un côté, agite sa peluche de l’autre. On l’a reconnu presque immédiatement, cette petite fille blonde. Elle observait le quai avec la même attention flottante, les gestes encore imprécis, le regard attiré par tout et par rien. Je voyais, sans le vouloir, mon reflet dans ses yeux marrons. Cette semaine-là, on débordait, et rien ne semblait demander à être retenu. Cette semaine-là, les détails ont été plus présents que jamais. Il y avait ceux qui étaient incapables de finir un gâteau sans en goûter la pâte, celle qui savait transmettre sa douceur à travers l’objectif de son appareil, celui dont la saveur des plats ne nous surprenait même plus. Ces gestes avaient cessé d’être anodins et étaient devenus familiers. Par les excès minuscules, les silences assumés, les habitudes jamais justifiées. L’une buvait son café long et noir, l’autre le noyait dans le lait sans jamais le finir. Certains se pressaient quand d’autres préféraient rester entourés des épicéas. L’un parlait de musique et l’autre le regardait toujours avec des yeux blancs. Ton bras croisé au mien, nos corps reposés dans les champs. On appelait juste ça être là.
Dans un an, nous nous dirons au revoir, sans pour autant évoquer la date des retrouvailles. Tu partiras vivre ta vie ailleurs, autrement, mais il restera ce goût, aussi doux qu’amer, pour te rappeler ces instants, où tout était beau. C’est seulement après que je l’ai senti. Sur ma peau, quand la sueur séchait lentement. Dans mes yeux, humides des souvenirs évaporés. Cette sensation légère presque désagréable, mais impossible à ignorer. Ce qui pique un peu, même quand ça vient de la joie. Mes doigts peuvent encore effleurer cet air chaud et doux quand je tape ces mots. Rien ne sert de retranscrire un souvenir, mais j’ai dans la gorge ce goût sec de nostalgie. Ce goût qui m’irrite et me brûle. Il s’est déposé en moi aussi délicatement que le goût du sel après la mer. Il pousse les mots hors de mes veines, il laisse parler mes mains avant mes pensées. Et je préfère qu’il me hante, avant d’avoir à composer autrement, à imaginer une nouvelle ère, où ces ces voix ne seront plus que des échos de mes pensées, où la fleur dans mes cheveux aura fané.
Alors, j’écris sans conclure, plutôt qu’une fin où ce qu’il reste de ces jours, ne pourra plus se toucher à mains nues.
Publication des textes primés du concours de nouvelles inter établissements par les lycées Fénelon, Henri-IV, Louis le Grand et Saint-Louis.
2026 : 1er prix Lycée - Ce que l'été n'oubliera pas - May LAZUROWICZ - T4 Fénelon
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