elle est basse, la fenêtre bâille sur un ciel qu’on a baissé d’un cran à cause de la lumière qu’il ne supporte plus, tout est molletonné d’un faux silence, perfusions chuchotantes, plastique froissé des draps, souffle de clim, odeur de chlorhexidine et de linge tiède, moi sur le matelas pliant que je replie le matin pour faire croire à un ordre, pour gagner la bataille minuscule et ridicule du jour contre la nuit, je plie je déplie je replie et je hisse, le pli devient une prière, une couture, une ride supplémentaire dans le front de la chambre, lui dort mal, il dort peu, il ne dort pas, il s’effrite, il gémit, il crie parfois de sa gorge sèche, de son souffle haché, des cris qui ne veulent rien dire sinon que ça brûle, que ça perce, que la terre s’est rétréci à la taille d’une tête qui cogne, cogne, cogne encore, il se tord, je tiens sa main pour rien, il hurle arrête à un dieu qui ne comprend pas, il supplie qu’on lui casse le crâne pour que ça sorte, il prie qu’on le crève si ça continue, je ne peux rien, je ne fais rien, j’appelle, j’appelle encore, l’infirmière arrive, ses mains sont vives, certifiées, rassurantes, elle ajuste la tubulaire, elle lisse le sparadrap, elle demande sur l’échelle de zéro à dix, il dit huit puis six puis vingt, son visage ne sait plus compter : la douleur n’a pas de chiffres, elle note, elle repart, elle revient avec l’antalgique, pas la morphine, pas de catharsis faussement héroïque aujourd’hui, plutôt le paracétamol en perfusion, le doliprane qui descend clair comme de l’eau bénite avec étiquette code-barres, date et lot, filets d’ambre pâle, elle parle bas, respire, respire, ça va venir, sa voix est un gant qu’on met sur la douleur pour qu’elle n’éclate pas, elle ajuste, elle vérifie, elle injecte, elle note, elle souffle, elle reste, elle ne fuit pas, je la regarde comme on veille un feu qu’on refuse de laisser mourir, flamme tenue entre deux souffles, braise qui hésite, un temps, un temps suffit, un temps minuscule grignoté comme le bord d’un biscuit qu’on ronge pour retarder la fin, sa respiration se déplie, sa nuque desserre l’étau, ses épaules lâchent l’oreiller et cessent de le mordre ; déjà pourtant le ventre se soulève, l’estomac remonte, on avance la bassine comme un petit bouclier bleu, on sait comment la tenir en travers, comment caler le poignet, comment retenir ses mots : les questions empirent, les phrases ajoutent du poids, le corps, lui, répond mieux au plastique qu’aux paroles ;
je le douche à midi, c’est l’heure où la pudeur se couche, la salle de bain est juste à côté, visible sans qu’on puisse l’atteindre, on dirait un mirage : deux mètres, un pas, une frontière, le linoléum, la poignée d’inox, pour y arriver il faut se redresser, pivoter, tirer sur la perf, soutenir le poids de la tête, cet obus, ce champ miné, je le soulève à moitié, je le porte, on rampe presque, on avance centimètre par centimètre, j’entends sa respiration dans mon oreille, ça halète, ça crache, on franchit la frontière du seuil, on y est, je pose la chaise au milieu du carrelage luisant, je protège le cathéter avec un sac, je suis le théâtre de gestes inventés en catastrophe, les serviettes sont rudes, les gestes sont doux, je le savonne en silence, je n’insiste pas, je n’éclaire pas les zones de honte, je fais vite et bien et lentement, je pense aux jours d’avant où l’eau appartenait à la joie, où la douche était un sport, une pause, une fatigue heureuse, je pense à sa peau de maintenant, grise et transparente et je retiens tout, je retiens ma main de trembler, je retiens la colère qu’on ne peut adresser à personne, la terreur devant ce corps exsangue, maigre comme les carcasses de la mer d’Aral, il dit j’ai faim j’ai pas faim, j’ai froid j’ai chaud, il dit j’ai honte, je dis tu n’as pas à avoir, la honte se casse quand on la regarde, elle n’a pas d’os contrairement à lui, je mens comme il faut, je mens à pleine bouche, je mens avec amour, avec cette précision tendre qu’on met d’ordinaire à border un lit, je ressors une à une les vieilles phrases, ces briques usées qui font encore tenir la maison quand les murs sont en carton : tu n’as pas, tu n’as plus, ce n’est rien, on fera autrement, on fera sans, je parle comme on cale une poutre sous un plafond fissuré, et je sais qu’il sait que je sais, la vérité entre nous prend des chemins de faïence, elle longe les plinthes, elle glisse sans un son, elle vient s’asseoir, discrète, dans l’angle muet entre la table de nuit et le pied du lit,
la journée est un cercle sur lequel on tourne sans sifflet, infirmières, aides-soignantes, internes à chaussures blanches, eux marchent vite, c’est leur job de faire croire au futur, leur odeur de gel hydroalcoolique est devenue mon parfum, je saurais les reconnaître dans la foule, je sais les heures de leur ronde comme autrefois je connaissais les heures de ses cours, ils parlent bas, ils disent examens, ils disent marqueurs, ils disent vidange, drainage, ils disent le mot transit et le transit se met à valoir plus que tout, frontière, douane, fleuve où passent les barges lourdes du retour à soi, on guette, on attend la nouvelle comme on guette un messager à l’orée d’une bataille médiévale, drapeau, trompette, rien ne vient, rien ne descend, le ventre fait sa musique de cuir, de tuyaux, de chaleurs et de refus, il s’éteint comme une une mer sans marée, et tout le service devient littoral, on ne parle que de ça sans le dire, on parle du sel sans le nommer, on imagine la géographie de ce qui ne vient pas, on voit des cartes, des isobares, des flèches bleues, tout se déplace d’un centimètre, d’un muscle, d’une crampe ; la nuit coule, je veille comme un phare, je fais face à une marée d’aiguilles dans laquelle on ne dort pas, on y flotte, on compte les bips comme des coups de cloche, le corps entier respire en sursaut, parfois il s’endort un quart d’heure d’un sommeil d’amnésie, parfois il repart en convulsions de lumière, la douleur se déplace comme un animal qu’on chasse d’une pièce à l’autre, change de nom, change de peau, elle se glisse sous la tempe, derrière la nuque, sous la langue, il gémit, il s’excuse, il pleure, il dit pardon maman, pardon du bruit, je voudrais hurler que non, non, fais du bruit, fais vivre le bruit, qu’il remplisse la chambre jusqu’à la gueule, que les murs s’en souviennent, que le cri prouve, mais je suis à bout et je me tais, je lui caresse la tempe et je dis chuuut comme une conne, comme si taire le cri pouvait tenir la nuit, vers quatre heures il revient en miettes dans son corps, il me cherche sans mot dire, il murmure tu es là ?, oui tu es là, ce oui me grandit dans mes membre, j’étire un peu mes jambes, j’agrippe encore le temps, je gagne quelques carreaux sur le froid du carrelage, le jour n’est plus très loin derrière la vitre pâle ;
le matin la question tombe : les selles, c’était quand les dernières, comment, combien, consistance, l’échelle de Bristol en poster sur le mur du bureau, sept dessins à faire rougir les poètes, je les connais par cœur, le docteur dit avec sa voix posée qu’il faut que ça reparte, il dit on n’est pas loin, il dit on vous aide, il dit on vous laisse la place, il dit l’intime a besoin d’un sas, on nous ferme la porte, on nous confie à nous-mêmes, à notre courage de bêtes, et soudain tout le théâtre perd ses rideaux, il ne reste que deux corps et un tabouret, le bouton d’appel, deux heures de patience qui sont des torrents, je l’aide à se lever, je ne sais pas où poser mes yeux alors je les pose partout, sur la poignée froide, sur ses omoplates trop saillantes, sur les tuiles blanches, sur le petit crochet tordu qui tient la poche pour les fluides, je bénis les inventeurs anonymes, je dis merci à la vis qui tient la barre d’appui, je dis merci à la rondelle en caoutchouc qui empêche le choc, je dis merci à la lumière jaune qui ne juge pas, le monde se tient par ce genre de modesties, parce qu’on lui met des clous, des joints, des fers plats, parce qu’on lui parle bas, parce qu’on lui dit reste avec moi, il s’assoit, je sors, je reste derrière la porte, je compte à voix basse les carreaux du couloir, je lis tous les panneaux, je pourrais réciter le numéro d’astreinte et la procédure en cas d’incendie, un bruit me traverse, un bruit sans noblesse, un bruit de mécanique rouillée qui consent, un vieux verrou qui cède, ce bruit-là je m’en souviendrai pour l’éternité, il n’a pas de musique mais il a un sens, il est l’aveu, il est la pierre roulée devant une tombe très personnelle, il est le peuple qui recommence à circuler dans son habitant, il m’appelle, il ne m’appelle pas, je sais, j’attends, je n’entre que quand il dit c’est bon, deux mots minuscules, drapeau blanc, drapeau rouge, drapeau tout, et l’odeur me percute, je remercie mes ancêtres d’avoir inventé le dégoût et la dignité en même temps, je fais ce qu’il y a à faire, je fais bien, je fais sans fard, je nettoie comme on célèbre, je ne tremble pas, j’injurie la vie à voix basse, cette chienne, j’embrasse son front sans le toucher, je referme, je tire la chasse comme on tire un rideau, bruit d’eau, bruit d’orgue de barbarie, bruit d’ouverture, je laisse la fenêtre s’entrebâiller,
le jour entre en trapéziste, la chambre se remet à respirer, il se remet à respirer, l’air pèse, l’air a retrouvé son métier, l’infirmière revient, elle pose la question rituelle, alors ?, je dis oui, je dis c’est reparti, je le dis comme si j’annonçais une naissance, elle sourit sans faire de bruit, elle coche, c’est bien mon grand, t’es un roc, elle lui remet la couverture, elle parle de tout et de rien, de la victoire en demi-finale, du temps, des Cévennes, elle tient le bateau même plein de trous jusqu’à la relève, il me regarde, il dit pardon, je dis non, pardonner quoi, je dis on traverse, je dis c’est la vie mon grand, il ferme les yeux, la bouche lui échappe un presque sourire, les joues remontent d’un millimètre, la fatigue retombe sur lui comme un manteau chaud, il se couche, les draps ont désormais la douceur des draps d’été, le cœur de la chambre se remet dans sa boîte, le couloir s’écoule à nouveau, tout n’est pas gagné, rien ne l’est jamais, mais quelque chose a repris son nom, son poids, sa place, je range la bassine bleue avec la déférence qu’on doit aux instruments sacrés, je lave, je rince, je fais briller de l’eau sur du plastique, le monde se tient par ce qui pèse et il n’y a pas de honte à peser, il faut du terrestre pour empêcher les anges de s’évaporer, on se battra avec ce qu’on a, je m’allonge sur le matelas pliant, je regarde le plafond, je le scrute puis le remercie, je ferme les yeux, j’entends sa respiration reprendre le trot, je me dis l’amour est une plomberie et je m’endors un peu, je souris, je garde une main dehors comme on laisse une lampe dans l’escalier, et quand je me réveille il dort encore, le jour s’est épaissi derrière les vitres, les nuages se promènent en lentes processions blanches, le Hérault reprend sa grande rotation, lourd ruban vert qui tourne sans nous entendre, sans jamais nous compter, j’écarte le rideau d’un doigt, la lumière glisse, elle ne lui fait pas mal, elle vient se poser sur son front comme une paume tiède, ce n’est pas le soleil, c’est mieux que le soleil, c’est une clarté de cuisine, une chaleur utile, la même qui entre au ras des casseroles quand l’on sale l’eau des pâtes, quand la vapeur lève comme un encens discret au-dessus de l’évier, je referme le tissu sur cette apparition domestique, je garde pour moi la phrase qui se dépose, simple et transparente, gorgée d’eau claire qui descend dans la gorge après la fièvre,
tant que le sel revient, la vie ne renonce pas
Publication des textes primés du concours de nouvelles inter établissements par les lycées Fénelon, Henri-IV, Louis le Grand et Saint-Louis.
2026 : 1er prix CPGE - Chambre 621 - Eliot WEIL - KLY02 Henri-IV
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